La Greffe Ultime – Chapitre 3

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La Greffe Ultime

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Chapitre 3

 

On nous fait visiter la station. C’est assez labyrinthique, on s’y perdrais presque. J’ai d’ailleurs constaté quelque chose depuis que je suis une femme, c’est que mon sens de l’orientation n’est plus le même. Il s’est assez détérioré. Je suppose que cela doit provenir d’une influence du corps biologique sur le cerveau. Je dois faire travailler ma mémoire beaucoup plus qu’avant pour parvenir  à me repérer, sans parvenir à l’aisance que j’avais avant. On nous présente les différentes installations à bord, les salles d’expérimentations, de simulations, d’entrepôts, les locaux techniques, etc. Une véritable petite ville. On nous présente aussi nos chambres respectives, individuelles. Andreï ira dans la zone Russe de la station, Tchang dans la zone Chinoise, tandis que moi ce sera celle qui est Européenne. Je suis juste à côté d’Olivier. Je demande où est situé mon module de simulation. Il est arrimé dans le coin inférieur droit de l’étage Europe. Je mémorise le trajet à effectuer entre ma chambre et mon module. Andreï montre un vraie impatience pour visiter le Globe. On nous y amène tous. Après avoir longé un genre de long tube, nous arrivons devant.  Ouverture de la porte, qui dévoile un spectacle fascinant : la Terre vue d’au dessus. Le Globe est vraiment plus grand que je ne l’avais imaginé. Il fait dix mètres de diamètre. Le “verre” (en fait un alliage entre du Pyrex et des matériaux composites) est invisible, ne causant quasiment aucune réflexions. Andreï est littéralement sous le choc. Juste en bordure de la porte, sont situées plusieurs trappes, qui permettent de faire sortir des sièges et des bras pour poser un appareil photo. Le russe fut le premier à y rentrer. Je suis la seconde à prendre place, suivie par Tchang. On nous propose de refermer derrière nous pour être isolés des lumières du couloir. Le silence se fait. Nous avons vraiment l’impression d’être dans le vide spatial. Andreï n’ose même pas se servir de son appareil photo. Il est profondément bouleversé par cette vision, cette expérience. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de retenir une larme. C’est si beau. La Terre est ici visible totalement, sans que quelque chose ne vienne devant pour la masquer. Nous restons là un moment, à contempler cette planète, les continents défilant sous nos yeux, la mince pellicule atmosphérique diffusant les derniers rayons de Soleil d’une énième orbite. Le chinois est le premier à en sortir. Je le suis dix minutes plus tard, après que Andreï m’aie commenté le survol de son pays. Il restera dans le Globe, finalement prêt à faire des clichés.

 

Je resterais ici durant trois mois. Je ferais simulations sur simulations, avec des scénarios, évidemment plus tordus les uns que les autres, envoyés par mes équipes du Chili. Je compte aussi apporter un petit coup de main à l’équipe de la station. Chacun a sa ou ses spécialités, mais en matière de vie à bord, tout le monde met la main à la pâte. Aujourd’hui est mon premier jour de simulation. L’intérieur du module est assez simple : un écran qui affichera en 3D temps réelle Mars (dans le cas d’un atterrissage) ou l’étage de croisière pour le retour (dans le cas du retour sur Terre). Le panneau de commande est un peu plus simple que celui que j’aurais mais regroupe l’essentiel de ce dont je vais avoir besoin. Aussi, le siège sera parcouru de mouvements pour un réalisme accru, et l’ensemble sera en rotation de façon a recréer une gravité artificielle. Je m’installe dans le fauteuil, et lance une première simulation. Au programme, détachement de l’étage de croisière pour se poser sur Mars. Avec une erreur de trajectoire qu’il faudra corriger comme handicap. Détachement de l’étage de croisière. Tout se passe bien. Je tente de corriger la trajectoire dès à présent car je file à près de 30 km/s, et que Mars arrive vite. J’en suis à moins de 10 000 kilomètres. Sur le moniteur, la trajectoire de référence. Je fais une première poussée frontale pour ralentir et incurver mon “orbite”. Je parviens à un résultat correct. Mais ce n’est toujours pas ça, je suis trop en dehors de mon ellipse d’atterrissage. Mes battements cardiaques s’accélèrent. Mes mains transpirent sur le joystick de contrôle. Je me rend compte que je me déporte de nouveau de ma trajectoire de référence. Une nouvelle correction s’impose. 4200 kilomètres avant entrée atmosphérique. Il ne faudra pas que je rentre avec un angle trop élevé car l’épaisseur d’atmosphère traversée sera trop faible, j’irais trop vite et je ne pourrais pas déployer les parachutes sans que ceux-ci ne soient réduits en lambeaux. Je reviens sur la trajectoire de référence, de même que je parviens à m’orienter dans l’ellipse d’atterrissage. Je suis à 100 km de la surface de Mars. La décélération commence, le bouclier thermique rencontrant la haute atmosphère de la planète rouge. Comme prévu, je ressens un choc assez fort. L’engin ralenti très vite. A 20 km, le parachute est largué et le bouclier thermique éjecté. Gros ralentissement. Je descend tout doucement. A 1000 mètres, je suis coupé du parachute et dans le même temps j’active les rétrofusées de descente. Mais une alarme se fait entendre. Le moteur 2B ne s’est pas lancé. Ma trajectoire de descente est faussée. Je tente de la corriger en diminuant la puissance dans le moteur 1A et augmentant celle des moteurs 2A et 1B, pour compenser le manque de poussée. Mais cela ne suffit pas. 100 mètres, 60 mètres, 25 mètres, bientôt 10 mètres. Ecran rouge. Je me suis écrasée au sol. Fin de la simulation. Je suis haletante, le coeur battant à tout rompre. Je vois que l’on commence fort dans les exercices. Première journée, premier échec. Il va me falloir bosser dur. J’échoue à la seconde simulation, car je m’était cette fois trop écartée de la trajectoire de référence. La troisième est un cuisant échec suite à la mauvaise gestion du largage au niveau du sol. Je cumulerais une dizaine d’échec durant la journée. Je termine celle-ci vraiment éreintée, à bout de nerfs. Je ne pensais pas avoir autant de mal. C’est vrai que cela fait un peu plus de dix ans que je n’ai pas remis les mains sur la commande du Batirover. Mais il n’y a pas que ça je le sais. En étant devenue une femme, j’ai du modifier la chimie de mon cerveau de façon rétro-active. Je le sens tous les jours, mon attitude, mon caractère, mon comportement ne sont plus les mêmes que ceux que j’avais étant homme. Même si j’ai plus de patience, je vis plus intensément les frustrations et cela m’affecte un peu plus. En fait j’ai constaté que je vis plus fort les émotions, mais que j’y suis aussi plus soumise. C’est quelque chose qu’il va falloir prendre en compte lors des simulations, et aussi lors du vrai voyage sur Mars.

Cette première journée m’a fatiguée. Je vais aller me reposer dans le Globe, en espérant que Andreï n’y soit pas. Je parcours le long tube qui y mène, et y arrive. J’ouvre la porte : personne. J’esquisse un grand sourire, ne peut m’empêcher de retenir un petit rire. Me voici seule dans ce bijou. La Terre est face à moi. J’ignore quelle région nous survolons. C’est de l’océan à perte de vue, avec des moutonnements de cumulus, des cirrus, et quelques orages. Je déplie un siège pour m’y installer. Que je suis bien ici, en confidence presque directe avec la planète. Je vois que nous survolons en fait le Pacifique, et que nous allons passer au dessus de l’Amérique du Sud. Je reconnais de suite le littoral, la cordillère des Andes et le Désert de l’Atacama. Mon complexe spatial est juste à ses portes. Je m’évertue à essayer de le trouver du regard. C’est trop petit pour être visible. Je crois distinguer un petit tâche grise, mais ça ne doit pas être ça. Puis le marron de la forêt Amazonienne se présente. Enfin du moins, ce qu’il en reste… Une vraie tristesse. Heureusement que le Brésil a pu rapidement se développer pour ne plus avoir besoin de piller les derniers milliers kilomètres carrés de forêt tropicale. Depuis une petite quinzaine d’années, celle-ci repousse, se développe de nouveau. Souhaitons qu’elle puisse retrouver sa surface d’antan. Le bleu de l’Océan Atlantique se présente juste avant le coucher du Soleil. Une véritable flamboyance à chaque fois. Et le spectacle de la nuit. La lumière des villes très évidente, les orages crépitent, tels des flashs d’appareil photo dans une foule bien dense, l’illumination atmosphérique d’un vert vif. Le ballet des astres se levant à l’Est et se couchant à l’Ouest est merveilleux et rajoute à la beauté du spectacle. Nous passons au dessus de la Russie. Des aurores boréales se manifestent, voiles multicolores, diaphanes, drapant le sommet de l’atmosphère dans leur lueur électrique. Spectacle merveilleux. Une lueur bleutée s’immisce dans la fine virgule atmosphérique. L’aube arrive. Quelques nuages noctulescents passent au dessus. Première fois que j’en vois depuis l’orbite. Le Soleil réapparaît, resplendissant. La fatigue m’enveloppe. Je m’endors doucement.

Un bruit sourd. Je me réveille alors que la Terre est de nouveau plongée dans l’obscurité. C’est Andreï qui vient de rentrer dans l’habitacle, avec son impressionnant matériel photographique.

« – Excusez moi de te déranger. dit-il un peu gêné de m’avoir réveillé.

– Non pas de problèmes, je te remercie même de m’avoir réveillé, car sinon j’allais y passer encore quelques orbites. Tu viens pour faire quelques clichés je vois. dis-je en m’éclaircissant les esprits.

– Oui. Ce Globe est vraiment la meilleure invention jamais faite depuis le vaisseau Soyouz ! C’est merveilleux. C’est la première fois que je viens avec l’intention de faire des photos. Durant toute la journée j’étais comme hypnotisé par le spectacle de la Terre défilant sous mes yeux, dans l’incapacité de photographier quoique ce soit.

– Je comprends tout-à-fait. Tu peux m’en dire plus sur le boîtier dont tu te sers ? Modèle Canon EOS 85 ND j’ai l’impression.

– Oui, celui qui est équipé d’un capteur à impression rétinienne nanométrique. J’adore les photos que ça me sort car elles possèdent un dynamisme de dingue. La résolution est assez hallucinante, de 64 mégapixels.

– Je faisais pas mal de photos avant, les dernières que j’avais faite c’était sur Mars, avec un boîtier moins évolué cela dit.

– Je me souviens parfaitement de tes prises de vues. Celles effectuées sur Elysium Mons étaient proprement hallucinantes. Et je dois avouer que j’ai versé une petite larme en voyant cette photo de cette antique sonde nommée Opportunity. Bon, j’étais encore tout jeune quand j’ai pu suivre les dernières années de ce rover, mais c’était vraiment ce qui m’a passionné pour l’espace, et la prise de vue aussi.

– Je compterais bien rendre de nouveau visite à cette sonde si j’ai le temps sur Mars.»

Ce Andreï, une fois passé la froideur de son visage aux traits assez dur, se révèle être quelqu’un de très intéressant. Il me raconte sa jeunesse dans la région Sud-Ouest de la Russie. Il passait le plus clair de son temps à photographier le ciel, les astres, les paysages. Et quand il y avait un décollage à Baïkonour, il y allait, d’autant plus qu’ils commençaient à se faire rare, malgré la fin de la Crise des Trentes. Il avait travaillé d’arrache-pied pour intégrer le cercle très fermé des pilotes d’essai. Il s’est distingué par son habileté à prendre de superbes clichés depuis son poste de pilote d’avion de chasse, qu’il amenait à très haute-altitude. C’est ainsi qu’il put faire partie d’une équipe à destination de l’ISS, et exécuter une série de photos et de vidéos qui l’ont rapidement popularisé.

« – Désolée Andreï, mais je dois te laisser, il faut que j’aille dormir, pour de bon cette fois-ci. Encore merci pour tout ce que tu m’as raconté.

-A demain.»

Je culpabilise presque de le laisser tout seul. Cela dit, il doit avoir besoin d’être seul dans le Globe car le travail photographique s’exprime mieux de cette façon.

 

Je rejoins ma chambre. Depuis le début évidemment, je suis en apesanteur. Normal à la fois. La gravité artificielle dans un vaisseau n’est qu’un doux mythe irréalisable. Il y a quelque chose de comique à ce que je pense ça d’ailleurs, car de mythe irréalisable, j’en suis bien un …

La toilette, je mange un peu, et vais me coucher, après avoir consulté les nouvelles en provenance de mon complexe. Je m’endors très rapidement. Demain, nouvelle journée de simulations.

 

Quand on est dans l’espace, il est très difficile de tenir un rythme jour / nuit comme sur Terre. On doit le compenser par des variations d’éclairages. Lumière rouge durant 12h, et lumière blanche durant 12h. Dans ma chambre, cela fait depuis une heure que le rouge s’est fondu en blanc. Je m’habille brièvement et vais rejoindre le réfectoire pour aller prendre mon petit déjeuner. Celui-ci n’a malheureusement rien à voir avec ceux que la petite famille australienne m’avait fait partagé. Toutefois, je me surprend à engloutir pas mal de nourriture, notamment des croissants, dont je raffole il est vrai… La matinée est consacrée à la visioconférence avec ma société, qui commence à recevoir les premiers éléments de construction de la mission. Le travail en salles blanches a déjà commencé. J’ai une longue discussion avec Ron, lui expliquant ma première journée à bord, et discutant aussi de l’état d’avancement de ses travaux sur ma future combinaison. Celle-ci intégrerait des mécanismes auto-rétractant, avec interface électro-nerveuse pour qu’elle se réajuste au gré des mouvements. Après le repas de midi, c’est le moment tant attendu des simulations. La première se passe bien, dans un premier temps. Bonne trajectoire, pas de manoeuvres de corrections. Non, ce qui a coincé c’est l’ouverture des parachutes qui ne s’est tout simplement pas exécutée. Ce n’est que trop tard que j’ai pu retrouver la procédure d’ouverture manuelle. Quelle cruche… La seconde simulation. Légère correction de la trajectoire, insertion parfaite dans l’atmosphère. Nouveau blocage des parachutes mais je parviens à les ouvrir à temps cette fois-ci. Je respire plus amplement, j’apprends à contrôler un peu mieux mes émotions. Largage à 1000 mètres, et déclenchement des rétro-fusées. Le radar m’indique que l’on se rapproche à bonne vitesse du sol. Un peu trop vite ? Je parviens à bien contrôler l’engin tout au long de la descente. Et puis plus rien. Le paysage martien est là. Enfin, la simulation en images de synthèse. Je relâche le joystick.

«YIIIIIIIIIIHIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !»

J’ai enfin réussi mon premier atterrissage. Après plus d’une dizaine d’échecs. Je suis trop contente de moi. Je reviens au menu de l’interface de simulation, pour en lancer une nouvelle. Je dois être parfaite. Et celle-ci est un nouveau succès. La quatrième me fait vite déchanter car je descendais trop vite lors de la phase finale, et je me suis diablement vautrée.

L’après-midi s’avance, simulations après simulations. Je parviens à me poser un bon nombre de fois. Mais le programme d’intelligence artificielle note mes progrès, et rajoute de nouvelles difficultés, toutes plus vicieuses les unes que les autres, comme notamment la défaillance du radar, de fausses données altimétriques, un bouclier thermique qui ne se décroche pas, etc. TOUT doit être à un moment ou à un autre défaillant, pour que je puisse trouver une parade lorsque ceci se produira en vrai.

Fin de la journée. De nouveau dans le Globe. Personne ne me tiendra compagnie ce soir là. La faim se fait pressente et je vais au réfectoire. J’y trouve Ekaterina et Olivier en train de dîner. Je prends une salade composée bien garnie en guise de repas. Je m’installe sur la table. Ekatarina se lève assez brutalement et d’un coup de jambe disparaît de la salle.

«- Euh, il se passe quoi Olivier ?

– Aucune idée. J’ai l’impression que c’est depuis ton arrivée ici. Elle a l’impression que plus personne ne fait attention à elle, alors que personne n’a changé son comportement à son égard. Elle doit avoir du mal à accepter le fait qu’un… enfin qu’une autre femme soit à bord. dit Olivier, semblant hésiter sur la fin.

– Je la comprend. Elle devait être un peu la perle rare de cette équipe, elle me voit comme une concurrente. Il faudrait que je puisse lui parler, seule à seule.

– Oui, ça serait bon pour elle, car c’est une fille formidable. Un peu réservée, mais qui gagne à être connue.

– Un peu comme tout le monde à bord.» dis-je en lançant, sans me contrôler, un regard complice à Olivier.

Celui-ci le remarque, cela le gêne un peu, et moi également. Nous continuons à manger en silence. Nous finissons à peu près en même temps. Je propose un café à mon collègue.

«Ein Kaffee für mich» dit une voix rauque derrière moi. Il s’agit de Hans, qui fait une pause dans son travail. Je lui en sert un également, en plus du mien et celui d’Olivier.

« – Alors, cette journée ? dis-je.

– J’ai vraiment un mal fou à tenir une culture de cellules animales sur des particules en micro-gravité. A croire que la vie sur un tel milieu est plus délicat qu’il n’y paraît. Je cherche vraiment à démontrer une théorie selon laquelle la vie peut voyager d’une planète à une autre par contamination. Merci pour le café.» dit-il en même que je le lui tends.

Nous discutons tous les trois de nos travaux, mais aussi d’autres choses. Les lumières rouges sont allumées depuis plusieurs heures déjà que nous décidons chacun d’aller nous coucher.

 

Je devrais avoir détaché l’étage de croisière du Batirover. Mais que se passe-t-il ? Je suis dans l’incapacité d’effectuer le moindre mouvement. Mes bras, mes mains sont figées. Je veux les déplacer mais n’y parvient pas. Mars se rapproche, à tout vitesse. L’alarme de détresse sonne. Je suis beaucoup trop en dehors de ma trajectoire. Je rentre dans l’atmosphère. L’étage de croisière vole en éclat, brisant le compartiment du parachute. Je suis déstabilisée. Une fuite d’air se produit. Mouvement de toupie du module et du bouclier thermique encore lié, m’exposant aux frottements de l’atmosphère. Je vois la vitre exploser. Le souffle d’air chaud pénètre dans l’habitacle. Je voudrais bouger mais rien. Immobile. Je me vois brûler sur place alors que le module est détruit par l’échauffement atmosphérique.

Je me réveille en sueurs. Ce n’était qu’un rêve. Un horrible rêve. Le fruit de mon imagination. Je bouge mes bras, mes mains. Me tâte. Un cauchemar, ce n’était qu’un cauchemar. Je me détache du lit pour aller me passer une serviette-éponge humide sur le visage. Je suis un peu fatiguée mais je n’ai plus la force d’aller me coucher. La lumière rouge passe au blanc. Notre “Soleil” vient de se lever. Je me balade un peu dans les couloirs de la station, qui sont vides. Sans doute dorment-ils encore. Se déplacer en apesanteur est un exercice auquel j’excelle. Mon corps est très souple, je parviens à faire des virages à 90° sans soucis, juste par une pression de la jambe au bon moment. Je me sens dans mon élément ici. Direction le réfectoire, pour un petit déjeuner. J’ai très faim. Ekaterina est là, prenant un thé, vraisemblablement. Je me sers un café pour ma part et prend une poignée de croissants. Je m’installe sur la même table que l’astronaute rousse. Silence dans la salle, que je m’empresse de briser.

« – Bon, Ekaterina, je crois que nous sommes parties sur de mauvaises bases, non ?

– Je n’en sais rien. C’est quoi pour vous de mauvaises bases ? Vous pensez que je n’ai pas vu votre petit jeu ? A vous pavaner de cette façon ?

– Me “pavaner” ? Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Je passe la majeure partie de mes journées dans le module de simulation et à communiquer avec ma société. Pensez-vous que cela me fait plaisir d’avoir l’impression d’être vue comme une “concurrente”. Rassurez-vous, je ne suis ici que pour un but astronautique, rien de plus. Si je vous ai donnée l’impression que je voulais vous prendre votre place, je m’en excuse grandement.

– Oui… Sans doute. On en jugera plus tard. Mais j’accepte vos excuses.» dit-elle avant de se terrer dans un lourd silence, finissant son thé.

Elle partit aussitôt. Je la trouve très belle. Un petit côté femme fatale. Je craquerais presque…

 

Après la routine matinale, et le repas du midi, pris avec Tchang, Xuan, Andreï et Hans, je repars vers mon module de simulation. Je me pose bien la première fois, mais échoue aux autres. Vingt crashs. Je suis trop nerveuse, trop tendue. Je crois que je devrais faire une pause de quelques jours, passer quelques temps dans le Globe aussi, endroit tellement relaxant.

Me voici de nouveau à l’intérieur de celui-ci, à la fin de la journée. J’y suis seule, moins fatiguée. Nous survolons l’Europe. Quelques nuages d’une perturbation s’effilochent sur les Îles Britanniques, tandis qu’un beau temps règne sur la France, mis à part quelques brouillard de vallées. L’Espagne et l’Italie subissent des orages, de même qu’une partie du centre de l’Europe. Je repère Marseille, face à l’Etang de Berre. Tout me revient brutalement en mémoire : l’Ecole des Beaux-Arts, les Calanques, le Mont Puget, le ciel bleu sur la mer bleue. Dieu que c’est une belle région. Mes yeux s’embuent. Ceux-ci remontent le long du Val de Durance, en direction du Nord-Est, et des Alpes du Sud. Je trouve Gap, logée dans le creux d’un bassin. Plus au Nord le Champsaur, le Champoléon, les stations de ski. Sous les coups de buttoir de sentiments de nostalgie imprévus, je me met à pleurer. Tout défile dans ma tête en accéléré. Je revois mon installation dans les Hautes-Alpes, comment j’ai pu faire mes armes en tant que designer et photographe. Et puis la volonté de tout claquer pour une société d’aérospatiale. Le début de tout. Tout ceci me paraît tellement loin désormais. La France se perd dans le limbe Ouest. Je dis au revoir à mon pays, bien que je puisse le revoir sans difficultés.  C’est à cet instant que Tchang entre dans le Globe.

«- Hé ! Salut Tchang, m’exclamais-je.

– Salut. Tout va bien ? s’inquiéta-t-il en voyant mes yeux et mes joues humides.

– Oui, ça va aller merci, dis-je en souriant, je me remémorait ma jeunesse.

– Des regrets ? me demanda-t-il tout en extirpant un siège et s’y installant.

– Quelques uns. Nous en avons tous, enfin je suppose. J’aurais peut-être du plus profiter de la vie que je menais avant de décider de tout bouleverser.

– Cela dit, cela n’a pas été une mauvaise chose. Imaginez que vous ayez eut votre curieuse maladie sans les moyens que vous avez ?

– Oui, sans doute.

– Ah, nous arrivons chez moi !

– Pardon ?

– Oui, nous survolons le Sud de la Chine. Regarde un peu la chaîne de l’Himalaya.

– Superbe ! Tu es du Népal il est vrai. Pas trop dur de revoir ce pays ?

– Non, pas du tout. Je ne regrette absolument rien. A vrai dire, j’ai eut raison de quitter ma région natale. Le gouvernement chinois pratiquait une telle censure, une telle injustice que j’ai décidé de quitter cette province et m’installer à Beijing. Je me faisais passer pour un Chinois tout ce qu’il y avait de plus classique. Sans ça, je n’aurais peut-être pas pu devenir astronaute. Donc c’est sans regret que je peux regarder en face mon pays. En temps normal je ne dirais pas ce genre de choses là, mais ici, dans cet endroit, loin de tous, j’ai l’esprit apaisé. As-tu l’esprit apaisé ?

– C’est-à-dire ?

– Te sens-tu en harmonie avec ton corps ? C’est une situation inédite pour un humain, une grande première.

– Ah oui. Ceci. Comment dire… Oui je me sens bien dans mon corps, merveilleusement bien d’ailleurs. Dès fois plus que dans mon ancien corps. Mais ce n’est pas tout le temps facile je le concède.

– Beaucoup de frustrations ces temps-ci, n’est-ce pas ? Des problèmes que tu n’arrive pas à surmonter.

– Comment sais-tu ça ? Enfin, de quoi tu parles ?

– Les simulations ne se passent pas comme tu l’espérais.»

Je n’en reviens pas de la perspicacité de Tchang. La sagesse chinoise ? Je lui réponds :

«- Non, pas trop en effet. Trop de nervosité, d’émotivité. C’est la première fois que je me soumet à un stress aussi intense.

– Ce que tu dois essayer de faire, c’est la paix entre ton esprit et ton corps. Tant qu’il existera une once de conflit, tu n’arrivera pas à avancer. Pense “harmonie”. C’est la clé, selon moi. Je vais te laisser, j’ai encore du travail. Le mixeur atmosphérique auxiliaire connaît quelques ratés. dit-il en se levant.

– Bien compris. Et merci du soutiens moral, Tchang. A bientôt !» lui dis-je en le saluant.

 

Je me dirige le soir-même vers le réfectoire en repensant à ce que m’a dit l’astronaute chinois. La paix. L’harmonie. Je pensais l’avoir atteinte, depuis des mois déjà. Mais si c’était ça justement. J’emporte de quoi manger dans ma chambre, et vais sur les Internets pour trouver quelques guides de méditation, censés résoudre des conflits intérieurs. Tous asiatiques. Il y en a un où l’on doit visualiser un point au centre de notre regard tout en évacuant le maximum de pensées négatives. Je fais quelques séances. J’en sors assez relaxée, le sourire au lèvres, plus confiante j’ai l’impression. Je m’endors rapidement.

 

Avant de commencer la simulation de cette nouvelle journée, je fais une petite séance de médiation. Et j’attaque la première. Celle-ci est assez vicieuse. Les données altimétriques sont fausses. Je décide de me séparer d’office de l’étage de croisière. Il aurait pu corriger ma trajectoire, mais je préfère continuer sur la trajectoire. Je suis assez décalée mais pas tant que ça. Je choisi d’utiliser un des moteurs de stabilisation de la descente atmosphérique pour une très légère rotation, de façon à ce que je puisse présenter une parfaite orientation lors ma rentrée atmosphérique. Je n’ai aucune idée de mon altitude exacte. J’arrive dans la haute atmosphère, les premiers tremblements ne tardent pas a arriver. Mon entrée se déroule parfaitement d’après les données d’assiettes fournies par les gyroscopes. Quatre minutes s’écoulent. Le voile incandescent qui entourait le module disparaît, je choisi d’ouvrir le parachute. Choc brutal. Je descends vite, je le sens. Toutefois tout se passe bien. Je largue le bouclier thermique. Il reste bloqué. Je commence à paniquer un peu mais parvient à garder le pas sur mes émotions. Je les largue manuellement et pour ceci il faut que j’aille sous le panneau de commande et trouve le levier. Je l’actionne, et le bouclier tombe. Je me sert de lui comme balise, car celui-ci émet un petit signal me permettant de la repérer. Les données qu’il envoie sont juste celles-ci. Durant ma descente en parachute, celui-ci touche le sol, me donnant désormais la référence. Je m’empresse de corriger par comparaison les données altimétriques absolue données par mon radar. Il me faut deux minutes. Juste à temps ! Je suis à 150 mètres du sol ! Je déclenche les rétrofusées et mon Batirover est descendu le long de câbles. Je vais un peu trop vite cela dit. Le contact avec le sol est un peu brutal. Je suis posée ! Check-up du système : tout est en ordre. Je suis fière du sang froid que j’ai pu garder tout au long de la simulation. Mais évidemment, je ne peux m’empêcher de contenir un petit cri de joie. Cette après-midi là, je termine toutes les simulations avec succès. Je ne savais pas qu’un peu de méditation pouvait être si puissant. La spiritualité c’est peut-être la clé…

Je m’en vais fêter ça le soir-même dans le réfectoire. Cela dit, sans vraiment de boissons à bord, à part de l’eau et quelques cocktails énergisants, il n’y a rien. Qu’à cela ne tienne ! Et c’est l’occasion de manger tous ensemble pour une fois. Nous sommes tous là, Hans, Xuan, Ekaterina, Andreï, Tchang, Olivier et moi.

«- Bon bien nous ne “fêtons” pas grand chose à la fois, mais pour moi c’est assez important car j’ai réalisé un sans faute à mes simulations, parvenant à me poser parfaitement sur Mars. Je tiens à remercier ici Tchang pour ses conseils.

– Ce n’est rien, c’est toi qui a réussi à te surpasser, pas moi. dit-il un peu honteusement.

– Non non, j’insiste. Allez, on mange ?» dis-je avec entrain.

Ekaterina ne sembla pas trop faire la tête cette fois-ci. Elle a conservé une relative froideur cela dit. Cette femme me fait un certain effet, depuis le tout début je dirais. En fait, elle fait partie de celles qui auraient été tout à fait mon genre. Mais là, puis-je me permettre d’imaginer être avec elle, et m’en faire plus qu’une amie ?

Le repas prend fin. Chacun revient soit à son travail, soit à ses occupations du soir. Je cherche du regard Ekaterina, qui a disparue. Sans doute est-elle revenue à son expérience. Pour ma part, rendez-vous habituel, en privé, avec la Terre, dans le Globe. Je longe le tube qui y mène, et arrive à la porte. Je l’ouvre. Surprise : l’astronaute russe est là, seule, sur un siège. Je me sens un peu gênée.

«- Hm. Pardon ? Je te dérange ? Je peux revenir plus tard si tu le souhaite…

– Non, tu peux rester. Installe-toi à ton aise, dit-elle d’une voix douce, mais légèrement nerveuse.

– Comme tu le veux.»

Je déplie un siège et m’y installe. Petit silence. Mais que dire lorsque l’on a face à nous notre maison, si gigantesque, si complexe, si merveilleuse ? Se taire est peut-être une excellente façon de profiter du spectacle qui s’offre à notre regard. Ekaterina toutefois préfère parler un peu.

«- Tu sais, je m’excuse du comportement que j’ai pu avoir avec toi tout au long du séjour. Je crois que je te dois des … explications, dit-elle avec une voix un peu tremblante sur la fin.

– Je t’écoute.

– Oui, je suis quelques part jalouse de toi. Cette idée de greffe, son succès époustouflant, j’ai suivi tout ceci avec admiration.

– Comment une femme pourrait-elle…

– Etre admirative qu’un homme soit devenu une femme, totalement une femme ?

– Oui, dis-je tout en commençant à avoir doute, une intuition assez étrange.

– Je ne suis pas une femme à 100% dit-elle avec beaucoup d’hésitation. Je suis une transsexuelle…»

La voilà l’étrange intuition. Celle qui achève de me laisser muette. J’ai du mal à en croire mes oreilles. Mais tout en elle est féminin. Tout ce qui émane de sa personnalité provient de Vénus elle-même. Je ne peux que lâcher un :

«Wow.»

Ekaterina a l’impression qu’elle aurait dû conserver son lourd secret. Je la vois commencer à se détacher. Je lui dit de s’arrêter, que je veux qu’elle reste encore un moment.

« Tu sais, tu n’as pas de honte à avoir. Vraiment pas. Tu es une femme resplendissante. Ta chevelure, ton corps. C’est toi. Que tu aies pu être un homme durant une vie passée ne m’intéresse pas. Je me dois de t’avouer que étant plus jeune, encore homme, je désirais ardemment être une femme, au plus profond de mon être. Les techniques à cette époque là étaient moins maîtrisées que maintenant. Je voulais franchir le pas, faire tout le nécessaire pour être une femme, même si je voulais conserver mes… Enfin, tu vois ce que je veux dire. Mais je manquais de courage, ayant eut du mal à prendre une décision tranchée. Et puis j’ai fondé ma société, qui fut un véritable cran d’arrêt à tout ceci.»

Tout au long, l’astronaute russe est passée de la nervosité à un certain émerveillement. Je dois dire que j’ai pris un peu plus d’assurance en lui parlant de moi-même, de mes désirs secrets du passé. Le Soleil se lève au limbe Est, semblant dissiper l’atmosphère assez pesante du début de soirée.

«- Donc tu n’as pas fait d’opération ? demandais-je à Ekaterina.

– Non, je n’ai pas envie de procéder à une telle intervention, elle me fait un peu peur. Je préfère encore garder cet élément, même s’il est un peu étranger à ce corps désormais lui bien transformé.

– Je dois t’avouer à mon tour quelque chose, je me dois d’être la plus honnête possible avec toi. Depuis le début de mon séjour ici, tu n’as pas arrêtée de traverser mes pensées. Et je dois dire que tu me plais… Et beaucoup même…»

J’ai l’impression que ce n’est plus moi qui dit ces mots. C’est un peu honteusement que je lui dit que le fait qu’elle soit une “trans”, elle aussi, n’est pas pour me déranger. Bien au contraire j’oserai-dire. Je lis dans le regard d’Ekaterina un certain bonheur, ses yeux légèrement embués, j’ai l’impression. Après un certain temps, elle parvient à me dire :

«- Cela me touche beaucoup que je te plaise. Aucune femme à part toi me l’avais dit auparavant. Elles étaient toutes jalouses de ma beauté, de la réussite de ma transformation. Elles ne m’appréciaient guère en tant que femme. J’ai du me construire une carapace protectrice, m’endurcir, surtout pour évoluer dans un milieu d’hommes, que je connais de plus ! Je… Je ne suis pas sûre et certaine de mes sentiments après toi. Maintenant, je saurais t’apprécier à ta juste valeur. Et chose dite : je ne te ferais plus la tronche au réfectoire ! dit-elle, en ayant repris peu à peu le contrôle.

– Tu ne peux pas me faire meilleur cadeau !» dis-je en ayant quelques pensées peu innocentes.

Et puis la soirée s’éternisa. Nous faisons vraiment connaissance. Ekaterina est originaire de la région de Novosibirsk, en pleine Sibérie. Elle s’appelait avant sa transformation Ekaitz. Il avait fait sa scolarité dans sa ville natale avant de partir suivre ses études supérieures à Moscou. Il s’est pris de passion pour l’astronomie. Il rendais souvent visite à la Cité de L’Espace, rêvant de pouvoir un jour aller “là-haut”. Mais un malaise assez profond est revenu en surface : toute son enfance il avait l’intime conviction qu’il aurait du être une fille, et non un garçon. Les jeux tels que le football, les jeux vidéo par exemple ne l’intéressaient pas du tout. Il préférait passer le plus clair de son temps à s’occuper de poupées qu’il prenait à sa petite soeur. Cela lui valut l’incompréhension de son père, qui l’enferma plusieurs fois dans la chambre de sa soeur et lui disant qu’il n’ouvrirait qu’à condition qu’il hurle de toutes ses forces : “Je suis un homme !”. Brisé durant l’enfance et l’adolescence, il avait du mettre au plus profond de lui-même ce qu’il considérait comme “mal”. Moscou était devenue une ville très attractive. La Crises des Trentes avait commencé à s’achever dans cette ville d’ailleurs, qui prospérait de nouveau, offrait du travail, des loisirs. De nouveaux chantiers purent être lancés. Une nouvelle prospérité avait commencé à régner en Russie. Rapidement, Ekaitz apprit l’existence du mouvement “transgenre”. Il se documenta beaucoup à ce sujet, sur les risques lors des traitements hormonaux, sur les modifications irréversibles qu’entraîne le traitement. Il prit rendez-vous chez un psychiatre qui le pris pour un fou. Il décida tout de même à franchir le grand pas, juste après ses études. En l’espace de trois ans, le traitement le fit passer d’homme très svelte à celui de femme remarquable.  Il décida de s’appeler Ekaterina, l’équivalent féminin de son prénom. Il, enfin, elle, se construisit une nouvelle vie dans une bourgade du Sud de Moscou, et repris des études en astronomie. Devenir une femme à la féminité extraverti fut un véritable électrochoc pour Ekaterina. Elle put exceller dans de nombreux domaines, et fut recrutée pour valider ses thèses à bord de l’ISS. Elle cacha à tous son ancien statut, s’inventant une enfance et une jeunesse différente. Et il y a quelques années elle fut recrutée pour un séjour de longue durée à bord d’Eurasia.

Les lumières rouges brillent depuis des heures dans la station. Nous sommes toujours toutes les deux dans le Globe. La vie d’Ekaterina est une vraie épopée. Nous avons désormais cessé de discuter, nous contentant de contempler la Terre. Ce n’est qu’au milieu de la nuit que nous décidons de partir et de nous rendre dans nos chambres respectives. Et cette nuit là, j’eut vraiment du mal à trouver le sommeil, pensant à elle. Elle. Je ne m’endors qu’une heure avant que les lumières basculent vers le blanc.

Addendum : Je viens de me rendre compte qu’il manque ou bout de la nouvelle. Je le met ci-dessous.

Je me réveille un peu tard. Tout ceci m’a perturbée. Je fais quelques séances de méditation pour m’apaiser. Je prends un rapide petit déjeuner au réfectoire, sans y rencontrer Ekaterina. La routine du matin est bien rodée avec la prise de contact en visio avec mes équipes au sol, au Chili, mais aussi en France. Cela me prend deux à trois heures. C’est avec plaisir que je parle de nouveau à Ron. Il piétine un peu dans ses travaux mais je le rassure en lui disant que rien ne presse à la journée. Je contacte également Alessa, qui se plaît bien au sein de l’équipe qui conçoit le bouclier thermique. Celui-ci sera 20% plus léger que le précédent, tout en gardant une excellente résistance au choc thermique.
Le midi c’est le repas. Ekaterina s’installe en face de moi, sur la table que je partage avec Olivier, Hans et Andreï. Nous ne dirons pas un seul mot durant le repas, mais nous lancerons quelques regards complices. Ce regard d’ailleurs… Celle-ci se lève après avoir rapidement mangé, suivie de près par Hans et Andreï. Olivier termine son café, et moi aussi.

«- L’impression que ça s’est arrangé entre vous, hé hé, dit-il avec une lueur dans le regard.
-Oui, en effet. Je crois que nous nous sommes bien réconciliées.
Ah là là, ces femmes !» fit-il en se levant et jetant son verre.

Je ne trouve rien n’a répondre à ceci. Je fais de même et me dirige vers le module de simulation. J’échoue lamentablement à la première. Aïe ! Je suis un peu trop nerveuse je crois. Je pense que je devrais arrêter de penser à l’astronaute russe un instant. Petite séance de méditation, et j’attaque la seconde simulation. Celle-ci se déroule très bien, à ceci près que je retourne le module dans les derniers mètres, pour une raison inconnue (trop de poussée dans un réacteur ?). Les autres simulations sont effectuées avec succès. J’arrive à contrôler un peu mieux mes émotions grâce à la méditation, et j’ai du faire quelques séances extras pour pouvoir réussir mes atterrissages. Demain, ce sera la fin de la semaine, une pause de deux jours, qui nous permettra à tous de vaquer à autre chose que le travail hebdomadaire.

C’est donc le week-end. Dans le module de simulation, j’ai demandé à ce que plusieurs choses soient apportées, dont une paire de jumelles volumineuses. Pourquoi faire ? Pour passer du bon temps dans le Globe, à observer la Terre de plus près, de beaucoup plus près. C’est donc dans cet endroit que je me retrouve, en cette fin de matinée de Samedi. J’hésite un petit moment à mettre mes yeux aux oculaires de la paire de jumelles. La peur d’un choc visuel un peu brutal ? Car il faut dire que celles-ci sont remarquablement puissantes. Pour donner un ordre d’idées, la Lune dans le champs de cet instrument occupe les deux tiers du champs de vision ! Le terminateur se présente déjà sur la Terre. La nuit approche. Nous sommes vraisemblablement quelque part au dessus de l’Océanie. Je porte mon regard et mes jumelles vers un groupe d’îles. Vision féerique d’un archipel au Couchant. L’ombre du relief central de chaque île se projette loin derrière sur l’Océan Pacifique. Quelques délicates lueurs apparaissent de ci de là, comme pour former un ultime collier sur les rivages, indices de présence humaine en ces lieux de plus en plus désertés suite à l’élévation du niveau global des océans. Des flashs lumineux dans la nuit qui progresse interpellent mon regard. Je porte mes jumelles vers ceux-ci. En l’espace de quelques millisecondes, je vois un nuage d’orage s’illuminer de l’intérieur. Par moment, je parviens à distinguer quelques ramifications de canaux électriques. Je prends un plaisir certain à sauter de nuage orageux en nuage orageux. Un vrai régal pour la rétine que de voir ces structures clignoter brièvement, révélant brièvement leurs formes. Le lever du Soleil n’aura pas lieu avant une petite heure, le moment d’aller prendre un repas au réfectoire. J’y trouve Andreï et Tchang. J’avale rapidement mon repas, pour pouvoir retourner rapidement dans le Globe. Seulement, Andreï, à qui j’ai parlé de mes observations à la jumelle, voudrait essayer justement. Je lui propose qu’on y aille ensemble. Au moment où nous entrons dans la salle, si spéciale, le Soleil apparaît au limbe, toujours dans cette débauche colorée, avec la fine pellicule atmosphérique qui irradie de mille feux. Je suis la première à faire main basse sur les jumelles, mais je les passe rapidement à Andreï. Nous passerons une bonne partie de notre après-midi dans le Globe, profitant de trois orbites autour de la Terre, observant aussi bien des montagnes sans nom, que des villes qui nous paraissaient familières. J’ai pu longuement observer de nouveau la France, et plus particulièrement son Sud-Est. Les vallées alpines, Marseille, etc.

Le soir venu, nous sommes tous ensemble autour de la table, chose assez rare, pour ne pas dire une première. Ekaterina s’est assise juste à côté de moi. Face à moi, Olivier. A sa droite, Hans, Andreï, Xuan et Tchang, qui se place à ma gauche. Le repas est cette fois-ci un peu plus copieux que d’ordinaire. Ah le Samedi soir ! Même dans l’espace, ça reste un soir toujours un peu spécial. « Le Samedi soir, c’est no-limit ! » dit une voix dans ma tête, ma voix, celle que j’avais étant jeune. Je ne peux m’empêcher de rigoler, ce qui ne manqua d’en interpeller quelques uns. Je n’avais pas remarqué que Hans s’était absenté. Le revoici qu’il revient avec une bien étrange malle. Il l’ouvre. Je n’ose le croire. Il a apporté… De la bière ! De la bière à bord d’une station spatiale. Il nous fait promettre de garder ce secret entre nous. Et la boisson se mit à couler à flot durant la soirée ! Cela faisait longtemps que je n’avais plus connu la jouissance de l’ivresse. Je fais un clin d’oeil à Ekaterina, qui se sert une énième bouteille. Je lui propose subrepticement de me suivre. Elle comprend un peu où je veux en venir. Mais presque instinctivement, je lui décoche un :
« La première arrivée dans ma chambre à gagné ! »
Et nous voilà à bondir d’un couloir à un autre, flottant avec la légèreté qu’offre nos corps. Ekaterina a toujours été plus à l’aise que moi dans ces déplacements en apesanteur. Elle arrive donc par conséquent la première à la porte de ma chambre.
« Mais que faisons-nous là au juste ? s’interrogea-t-elle.
-Nous pourrions en discuter à l’intérieur, non ? » lui dis-je.
Nous rentrons donc tout les deux dans ma pièce. Seule la lumière rouge, indicateur du temps “nuit” de la station illumine les lieux. Je sors une tablette tactile d’un des compartiments. Je lui montre des photos que j’avais réalisé il y a un nombre incalculable d’années, chez moi. Les Calanques, les Alpes, la neige…
« Ah et puis là, c’était vers 2012 je crois, il avait un peu neigé, c’était magnifique. D’ailleurs je…
– Bon je sais ce qu’il te faut, m’interrompt Ekaterina.
– Ah ? »
Elle attrape mon visage entre ses deux mains, et m’embrasse. Presque de façon violente. Puis elle se relâche. A mon tour je l’embrasse. Nous restons un moment à nous faire un long baiser. Je n’avais jamais vraiment connu tel sentiment. Il faut dire que ma vie d’homme avait été très peu comblée de ce côté là, d’une part parce que j’étais assez occupé, et d’autre part parce que je ne savais pas vraiment y faire. Mais là, tout est différent. Un troisième baiser de sa part m’arrache à mes pensées. Elle commence par défaire doucement mes vêtements, et les siens presque en même temps. Nous nous retrouvons dans le plus simple des appareils en un éclair. Je l’admire. La trouve si belle. Elle, ne semble pas en reste au vu de son regard. Nous nous blottissons l’une contre l’autre une nouvelle fois.
Cette nuit là, nous ferons l’amour. J’ignore combien de temps cela a pu durer. J’ai pu faire l’expérience de la féminité jusque dans mes tréfonds. Extatique. Divin. Cette nuit là, plus rien n’existait à part moi et elle dans cette cabine. Nous finirons par nous endormir, l’une contre l’autre, après nous êtres harnachées dans mon lit, pour éviter tout de même de flotter ridiculement dans la salle.

6 réponses sur “La Greffe Ultime – Chapitre 3”

  1. Ahhh… Ce globe… Cela doit être merveilleux ^^ cela me fait penser au film « Les 4 fantastiques » il y a un globe du même genre…
    J’ai dévoré ce chapitre, tu as réussi à me redonner goût à la lecture. En lisant le passage sur les divers changements de sensations, sens de l’orientation etc, j’ai remarqué que je ressens à peu près les mêmes choses depuis que je suis sous traitement 🙂
    La dernière partie est pleine de surprises, cela annonce une belle suite, j’ai hâte de la lire 😀

  2. Il serait temps que je réponde un peu 😀

    @sophisticket : et moi donc *_*

    @juju666 : alors tu ne peux pas me faire plus plaisir en me disant ça. Redonner le goût de la lecture, c’est quelque chose d’assez inattendu :). La suite s’annonce disons, sympathique ;).

  3. @damia103 Contente de te faire plaisir 🙂
    En effet, redonner le goût à la lecture, c’est assez inattendu 🙂 mais je t’assure qu’avant de te lire, il m’était bien impossible de lire autre chose qu’une revue scientifique, ou un documentaire ^^, donc Merci!! 😀

  4. Très bien raconté !
    En fait, le sens de l’orientation se trouve perturbé un temps. Je pense avec le recul que le bouleversement hormonal en est tout simplement à l’origine, ayant vécu des pertes de sens de l’orientation toute ma vie durant quand une production d’estradiol m’arrivait (ma fameuse auto-production qui a bien failli me coûter la vie sur la fin). Depuis que la testostérone a définitivement pris la porte de sortie, mon sens de l’orientation est revenu à la normale, comme quand je n’avais pas les crises hormonales dans l’ancienne vie/enveloppe. Je dirai donc que ce manque de sens de l’orientation n’est que transitoire.

    Par contre… Nous, les femmes, sommes moins attachées à nous repérer. Nous avons moins ce besoin qu’ont les hommes à toujours savoir où ils se situent. C’est plus là qu’il faut chercher cette différence de perception de la position géographique. Pour ce qui est de la position dans l’espace, je me sens bien plus performante, n’ayant plus la barrière du « masque ».

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