La Greffe Ultime – Chapitre 2

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La Greffe Ultime

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Chapitre 2

 

15h30 heure locale. Aéroport de Sydney. L’avion a du être maintenu en vol d’attente durant deux heures en raison de chutes de neiges. La piste vient à peine d’être dégagée, permettant à l’avion de se poser. La mère (Alessa), le père (Ron) , ainsi que la soeur (Lauren) de la donneuse sont là, à m’attendre à la réception du quai de gare. Il y a manifestement comme de la gêne chez Alessa quand je m’approche pour lui faire une bise. Ron et Lauren ne montrent pas de signes de stress particulier, ils sont même assez joyeux. J’hésite un :

« Bonjour, c’est par où donc ? »

Ron prend les devants, je le suis, ainsi que le reste de la famille. Nous prenons le véhicule, un robuste véhicule tous-terrains, parfaitement adaptés aux conditions climatiques assez rudes de l’Australie, qui connaît des étés caniculaires et des hivers remarquablement rigoureux. Comme cet hiver. Ils n’habitent pas Sydney, leur maison est située aux portes du désert, à 250 kilomètres. L’occasion de faire une bonne route ensemble, et notamment de discuter. On me pose beaucoup de questions sur mes origines, mon parcours. Comment je suis passé de simple designer à entrepreneur et créateur dans une société aérospatiale. Les images que j’avais prise depuis Mars leur avaient beaucoup rappelé des paysages australiens. J’apprends que j’étais, enfin, que la personne à laquelle appartenait ce corps, était devenue passionnée d’astronomie, et d’exploration spatiale. Elle avait commencé des études dans le secteur de l’imagerie scientifique. Elle avait un fiancé aussi. Je m’inquiète en demandant s’il sera chez eux à m’attendre. On me dit que non. Il a tellement été bouleversé qu’il a décidé de quitter définitivement la région. Je respire un peu.

La route se termine en plein milieu de la nuit. Pour manger nous nous étions arrêté dans un restaurant en bordure de la route à grande vitesse. Me voilà chez eux. Ils occupent une confortable maison en bois massif, toiture à tuiles plates, un étage. Un véritable petit ranch si on tiens compte du terrain assez grand. Ils se considèrent comme rescapés de la Crise des Trente. Car même si l’Australie a été touchée, ce fut moins violent qu’ailleurs. Et puis ils avaient à peu près de quoi vivre en autarcie ici. On m’accompagne au premier étage de la maison pour m’y indiquer ma chambre. Le séjour devrait durer deux semaines. Je dois la vie à ces personnes là, c’est la moindre des choses que de les en remercier, aussi infime puisse paraître mon geste.

Le jour se lève. Je m’empresse d’ouvrir la fenêtre pour découvrir le paysage. C’est toujours une chose que j’aime faire quand je découvre un nouvel endroit. On a beau avoir vu Mars, la Terre reste la planète aux plus beaux paysages, notamment à la vue de cette plaine vallonnée. Le ciel est bien bleu, le givre recouvre la végétation, preuve d’une nuit froide. Je m’habille brièvement et descend dans la cuisine, où flotte l’odeur du petit déjeuner. Typiquement australien. Enfin, c’est dérivé du “breakfast” à l’anglaise, avec oeufs brouillés, toasts, sirop d’érable. Je fais la bise à toute la petite famille. L’impression de vivre un rêve éveillée est très forte. Une autre vie, des gens que je ne connaissais pas du tout il y a presque un an déjà. Mais cet endroit, cette ambiance m’est comme étrangement familière. Il y a un déjà vu qui me met mal à l’aise. Peut-être que le corps possède une mémoire, séparée de la mémoire cérébrale, et qu’elle revient peu à peu. La moelle épinière par exemple, un long réseau de cellules nerveuses qui parcourt tout le dos, est un véritable prolongement du cerveau. Ce n’est pas qu’un transmetteur d’information vers le cerveau, elle est capable de prendre elle-même des décision, de stocker des informations. Certes tout ceci est loin d’atteindre la complexité de ce qui se passe dans la boite crânienne, mais ce n’est pas insignifiant.

Alessa m’interrompt dans le cours de mes pensées.

« – Tout va bien ?

Oui, merci, tout va bien. Juste que je suis un peu perturbée. Ce n’est rien, car j’ai vraiment faim, et ce que vous avez préparé à l’air très bon !» dis-je en reprenant mes esprits.

«- Alors, comme ça hier soir vous disiez que vous avez la ferme intention de revenir sur Mars ? s’interrogea Ron.

Oui, en effet, dis-je. Car ma passion première est Mars, et malgré trois longues années passé là-bas, je veux y retourner. Les paysages voyez-vous y sont somptueux, une terrible beauté comme j’aime bien dire, car une cruelle hostilité habite cette planète pour tout être vivant mal préparé.

Votre société est relancée ?

Oui, dès ma sortie de l’hôpital je me suis empressée de remettre sur pieds la compagnie. J’avais mis de côté une grande quantité d’argent en cas de coup dur. Je vais investir la totalité de ma fortune dans ce projet.

Tu… Enfin, vous reprendriez bien un muffin ? me demanda Alessa.

On peut se tutoyer je pense. Cela me gêne terriblement.

Comme vous le vou… Enfin, comme tu veux.

Merci. Donc non, pas de muffin, j’en suis déjà mon deuxième. Ron ? Puis-je te poser une question ?

Mais, fais-donc.

Tu es ingénieur sur les mécanismes nano-technologiques c’est bien ça ?

Tout à fait.

Je te proposes d’intégrer mon équipe pour travailler sur l’engin qui m’embarquera sur Mars.»

Silence. Ron a l’air quelques peu gêné d’une telle proposition. Sa fille coupe court à cet instant.

«Mais tu te rends compte papa ? Travailler pour la plus grande compagnie aérospatiale de notre temps, pour envoyer de nouveau un homme sur Mars ! Enfin, une femme en l’occurrence. La première d’ailleurs… C’est assez formidable. Je pense que ma soeur aurait trouvé cela bête de refuser une telle offre !»

Ron finit son café d’une traite.

«-Et bien, pour une proposition, en voilà une très ambitieuse. Comment dire. Cela me touche vraiment que tu aies pensé à moi. Mais il y a des gens bien plus qualifiés que moi dans ce domaine et-

Allons, ne fait pas comme si je n’étais pas au courant de quelques unes de tes prouesses, dis-je en l’interrompant. Ce vêtement ultra-léger qui peut se rétracter pour s’ajuster automatiquement à la taille de la personne était proprement stupéfiant ! Tu n’étais certes pas seul à travailler sur ce projet, mais tu en a conçu les mécanismes de rétraction. J’aurais besoin de toi pour travailler sur ma combinaison. Celle que j’avais était bien mais un peu trop lourde, et peu souple. Je compte vraiment sur toi. Recrute qui tu veux pour me former une dream-team.»

Nouveau silence. Mais Ron le rompt assez vite.

«J’accepte ton offre. Mais à une seule condition : que ma femme et ma fille puissent être de l’aventure. Je sais que tu veux nous remercier pour tout ce que nous avons fait. Même si ce n’est rien au final, ce n’est que le jeu du destin ou de coïncidences extraordinaires.»

J’appends que Alessa avait fait des études sur les matériaux céramiques, et qu’elle avait eut brièvement un poste dans une petite start-up de Canberra, avant que sa grossesse lui interdise le travail. Au final elle fut licenciée dans ce milieu très concurrentiel. Elle avait choisi de ne plus s’occuper que des ses filles. Lauren quant à elle faisait des études sur les mécanismes cérébraux. C’est d’ailleurs elle qui avait appris pour la première greffe d’un cerveau sur un corps humain. Cela l’avait passionnée, avait même entamée une thèse sur ce sujet. Cela avait aussi fortement intéressé sa soeur. A tel point, qu’après entretiens avec ses parents, elle avait décidé de faire don de son corps si jamais elle venait à disparaître. J’ignorais tout ceci. Cette famille est tout simplement formidable. Le destin ? Je n’en sais trop rien, les pensées s’entrechoquent dans ma tête. Mais cela me motive encore plus pour les avoir à mes côté pour cette toute nouvelle aventure vers Mars. Tout ceci n’est pas dû uniquement au hasard.

Les deux semaines s’écoulent comme dans un rêve. Ils m’ont fait découvrir l’Australie, que je ne connaissait guère. Ayers Rock m’a définitivement conquise. L’impression de trouver un morceau de Mars échoué sur Terre. Dire au revoir à Ron, Alessa et Lauren est plus difficile que je ne l’avais craint. Des êtres vraiment attachants, qui n’ont pas cherché à un moment ou à un autre leur défunte fille au travers de ma personne. Une chance d’être tombée sur des gens aussi remarquables.

Le mois qui suit est un mois très actif. Beaucoup de réunions, de conférences, de contrats à signer avec les anciens fournisseurs, puis de nouveaux à se faire. L’on prévoit que je fasse tout d’abord un séjour de quelques mois à bord de la station orbitale Eurasia, un tout nouveau complexe spatial de collaboration Sino-Russo-Européenne, la Station Spatiale Internationale dérivant à l’abandon suite à la sécession des Etats-Unis (indépendance de l’Etat du Texas). Je me dois donc de commencer un entraînement de spationaute, comme au bon vieux temps. Séances d’apesanteur dans un avion reconverti en laboratoire micro-gravité, passage en centrifugeuse, tests médicaux à n’en plus finir, etc. Ce corps tout neuf n’a pas du tout été préparé à ce genre d’exercices. Je souffre beaucoup de ce régime draconien, mais c’est le prix à payer pour aller sur Mars. Mon cerveau qui a déjà connu de telles expériences sait quels ordres donner et où, et avec quelle intensité. Il entraîne littéralement ce corps. Moi qui il y a encore huit mois était clouée dans un lit d’hôpital, ne pouvant presque pas encore marcher…

Dans ce corps, je sens les choses différemment, avec une intensité toute nouvelle. C’est grisant de chercher à repousser ses propres limites. Je vis tout ça comme si c’était la première fois. Mais il y aura une première fois : celle de la première femme envoyée sur Mars. Car l’équipe internationale qui avait été envoyée là-haut était exclusivement masculine. De plus leur mission n’avait duré que trois mois. Cela dit, cette fois-ci, ce sera une mission de la même nature, avec retour “immédiat” sur Terre. J’ai déjà donnée des directives assez précises à mes équipes au Chili : construction d’un nouveau Batirover, amélioré ; greffe d’un étage de retour qui sera parqué sur une orbite autour de Mars ; unité de production de propergols avec l’atmosphère martienne. Pour le reste, rien ne change, à savoir bouclier thermique, étage de croisière, etc. Tout ce jargon, j’ai un grand plaisir à le retrouver.

Cette fois-ci, tout se fait au grand jour. Malheureusement si j’ai envie de dire, car la presse n’y vas pas de main morte : “Les Lubies d’une transsexuelle”, “Une femme sur Mars, et puis quoi d’autres ?”, “Crise d’opportunisme pour richissime folle”, “Ce que l’on ne vous a pas dit sur son opération”. D’autres moins brutaux mais tout aussi absurdes : “La femme qui voulait défier Dieu”, “Une poigne de fer dans un corps de velours”, “Une Vénus sur Mars ?”. Je n’ai pas que des détracteurs, il y a quand même une petite quantité de journaux et de chaînes de télévisions sérieuses qui m’ont accordé des interviews pour me justifier, me faire comprendre : “Découvrez en exclusivité l’incroyable histoire d’une femme ex-homme en partance pour Mars !”, “Les femmes viennent de Vénus, mais celle-ci va sur Mars !”. J’apprends également, mais sans aucun rapport avec Mars, que j’ai ouvert la voie à de nombreux transsexuels, en montrant une alternative enfin radicale pour un véritable changement de sexe. Un site de rencontre entre “trans” des deux genre s’est mis en place, assisté de la puissance médicale, pour que les hommes qui veulent devenir des femmes, et inversement, trouvent leur alter-ego. Si dans mon cas le corps de cette femme était déjà mort, dans ces cas-ci, un homme pourra échanger son cerveau avec celui d’une femme, qui ira dans le corps de l’homme. La greffe cérébrale offre aussi un avenir assez effrayant : celui de la quasi-immortalité. Cela a relancé le débat sur clonage. En effet, si quelqu’un parvenait à produire un clone de lui-même, il pourrait, arrivé à l’âge de la vieillesse, greffer son cerveau dans celui de son clone, réplique de lui-même, mais plus jeune. Une réglementation nouvelle doit être mise en place. Pour ma part je ne me considère plus comme étant concernée. J’ai un voyage sur Mars à organiser, et ce n’est pas une mince affaire.

Cela dit, les choses avancent bien. Mais aujourd’hui marque un jour spécial : je vais m’envoler à bord de la station Eurasia. En effet, tous les voyants sont au vert en ce qui me concerne. Les entraînements ont été concluants. C’est à bord d’une Ariane 6 que je vais m’envoler, depuis Kourou en Guyane Française. Rien de nouveau en ce qui me concerne, mais pour mon corps, ce sera une grande première. Je suis véritablement excitée à l’idée de faire un petit séjour en orbite autour de la Terre. Tout devrais bien se passer au lancement, même si quelques incertitudes planent. Je ne serais pas seule, je serais accompagnée de deux astronautes, hommes. Et ceci est une première pour moi. Il y a un russe et un chinois. Le russe s’appelle Andreï Brunvitch, un photographe réputé pour ses clichés assez surprenant pris depuis l’ISS. Il vient pour la première fois dans Eurasia, et devrait occuper pas mal de son temps dans le Globe, une salle observatoire totalement sphérique, accessible via une petite écoutille, donnant sur le vide spatial, donnant l’impression d’y être. J’ai hâte de pouvoir y passer un peu de temps également. Le chinois se nomme Tchang Yuan. D’origine népalaise, c’est un véritable touche-à-tout, génie ayant inventé un filtre à CO2 si performant qu’il n’a plus besoin d’être remplacé pour les deux cents prochaines années. Je compte d’ailleurs en embarquer un pour mon Batirover martien. Il vient sur Eurasia pour quelques ajustements techniques et relever l’ingénieur qui a passé plus de six cent trente-quatre jours en orbite. Quant à nous, on renforcera une équipe déjà en place. Mon travail sera essentiellement des simulations de mon trajet vers Mars. Un module a été envoyé et s’est arrimé à la station il y a quelques mois de cela, embarquant tout ce qu’il faut pour faire des simulations diverses.

Le temps est au beau fixe ce jour-là. J’appréhende un peu le décollage. Même si je suis confiante, que je connais parfaitement la procédure, un je-ne-sais-quoi m’angoisse. Mon corps est-il vraiment prêt ? Il n’est pas trop tard pour reculer en arrière. Mais je pense à ce que je vais trouver là-haut, et cela me rassure. Avant j’étais plutôt tête brûlée, mais maintenant, je suis quelqu’un de plus posée, mesurée. Cela est un avantage, j’évite de prendre trop de risques. Je suis déjà dans la combinaison, qui n’a plus grand chose à voir avec les antiques scaphandres oranges du début de siècle. Ici, tout est en nanomatériaux, plus mince, mais plus résistant encore, truffé de capteurs et de sondes thermiques. Je me plaît bien dans cette combinaison. La couleur par contre, gris sombre, fait penser à une combinaison de plongée… On nous amène sur le pas de tir, au pied de l’Ariane 6 qui va nous propulser en orbite. Lanceur plus impressionnant que sur les images. Un vrai monstre, qui chargé à fond, peut expédier du matériel sur Mars. Mais ici, c’est le modèle ultra-allégé, car il ne s’agit que de rejoindre l’orbite basse, à quelques cinq cent kilomètres. Mon coeur palpite. Je dois paraître bien ridicule à côté de ces deux grands gaillards. Si il y a bien un moment où tout d’un coup mon statut de femme me saute au visage, c’est bien là. Pas dans un restaurant à la mode, pas dans une soirée mondaine, ni lors de mes visites aux ingénieurs de mon complexe spatial du Chili pour vérifier si tout se passe bien alors que je n’ai pas pris le temps de me peigner correctement les cheveux. Non, c’est ici, au pied de cette fusée, avec ces deux astronautes chevronnés. Je ne peux m’empêcher de rire un peu en pensant ça. Andreï et Tchang me regardent bizarrement, ce qui me fait retrouver mon sérieux. Enfin à peu près.

Nous voilà harnachés dans la capsule. La porte se ferme derrière nous. Dans 4 minutes aura lieu le décollage. Ariane est déjà prête à l’envoi, il manque une séquence de check-up complet des différents dispositifs. Les “Bon” se succèdent, signe que tout va bien. Plus qu’une minute. Ce n’est pas normal, je ne devrait pas être aussi nerveuse. Les émotions bonnes comme moins bonnes se succèdent, de plus en plus vite, plus intensément. Je pense à ce que je vais voir là-haut, mais je pense aussi que je n’aurais pas mis ces boutons en vert, mais plutôt en jaune, ça contraste mieux sur le fond bleu outremer du tableau de bord. Je pense que j’aurais du. Dix secondes ! Prise dans le rythme de mes pensées, j’ai presque perdu de vue le décompte. Ça y est, j’y suis. Cinq. Je ferme les yeux. Quatre. Non vraiment, le jaune ça claquerait bien. Trois. On se détend ! Deux. J’ai faim. Un. Cela me fait sourire. Zéro. Décollage. Bruit sourd dans l’habitacle. Les propulseurs latéraux se sont mis en route. Nous sommes déjà à 5000 mètres d’altitude. L’impulsion nous colle sur nos sièges. Je ferme les yeux. Pour les rouvrir. Déjà à cinquante kilomètres. Les propulseurs latéraux sont largués, nouvelle poussée sous l’impulsion de l’allumage du premier étage. Cent-cinquante kilomètres. La coiffe est éjectée, dévoilant la vue depuis les hublots sur l’extérieur. Quel choc ! Revoir la Terre, de cette façon, avec son atmosphère, si fine, et son horizon courbé. Le calme est plus important dans l’habitacle. Toutefois nous sommes encore en pleine poussée, accélérant encore et encore. Deux cents kilomètres. Fin des propulsions et largage du troisième étage. Nous voici en apesanteur. Sensation grisante, dont on ne pourra profiter qu’une fois l’orbite circularisée. Une petite vingtaine de minutes à patienter. Aucune émotion ne semble jaillir de Andreï, qui pourtant avait réussi à prendre pas mal de clichés durant l’ascension. Tchang est occupé à surveiller l’écran. Tandis que moi, je souris encore une fois. C’est juste qu’un immense sentiment de béatitude fait vibrer mon corps. Peut-être aussi l’effet de cette combinaison. Mais je maintiens que du jaune à la place de ce vert serait de plus bel effet ! La nuit tombe sur la capsule. Nous passons dans l’ombre de la Terre. Mais nous sommes trop mal placés pour profiter du spectacle du coucher de Soleil. C’est le moment de redémarrer le troisième étage pour nous placer sur une orbite circulaire. L’impulsion ne dure pas plus de deux minutes. Nous sommes désormais en orbite. Nous aurons besoin de quelques ajustements pour nous placer sur une trajectoire de rendez-vous avec Eurasia. Pendant ce temps là, nous pouvons enfin défaire notre harnachement pour flotter librement dans la capsule, et profiter du spectacle de la Terre.
Quelques orbites plus tard. Nous sommes désormais en direction de Eurasia, que l’on voit se rapprocher. C’est Tchang qui effectue la manoeuvre d’approche. J’aurais pu en être capable, car lors de mon retour sur Terre, j’ai du par deux fois faire un arrimage. Le premier s’était déroulé en orbite autour de Mars pour rejoindre un étage de croisière qui m’avait été envoyé deux ans après le début de mon séjour. Et le second c’était lors de mon arrivée sur Terre, où j’avais été récupérée en orbite, sur l’ISS (car il était pour moi impossible de descendre dans l’atmosphère via un bouclier thermique). J’ai pu redescendre sur la terre ferme avec une capsule de descente spécialement affrétée pour moi. C’est de nouveau perdue dans ces pensées que je m’aperçois que nous nous sommes rapprochés de la station orbitale. Celle-ci est clairement visible. Un véritable complexe spatial, avec de larges panneaux solaires, chacun de près de 300 mètres. Sur un prolongement je vois le Globe, qui apparaît comme une bulle de savon soufflée au travers d’un tube. Le reste de la station forme une série de modules cylindriques assemblés bout à bout, sur trois niveaux, formant un genre de cube pourvu d’excroissances. Eurasia est significativement plus vaste que l’ISS. L’Europe, la Chine et la Russie ont chacun leur secteur dans chacun des niveaux. Nous nous arrimerons dans un coin du “cube”. Tchang est vraiment aguerri à ces manoeuvres, et il adore le faire. Malgré son sérieux, il s’amuse comme un petit enfant. Je lui avait demandé ce qui l’avait poussé à devenir astronaute, il m’avait répondu : «J’ai toujours voulu faire conducteur de vaisseau, surtout depuis que j’avais regardé cette très vieille série nommée Stargate.»

Plus qu’une dizaines de mètres. La mire est toujours bien alignée dans la vue de la caméra. Une ultime correction nous amène sur le port d’arrimage. Bruits sourds. Nous voici arrimés avec Eurasia. Personne ne bouge dans l’habitacle. Je demande ce qu’il se passe. Ces hommes sont des gentlemen : ils me proposent que j’ouvre moi-même la porte et que je passe en première. Un grand sourire se dessine sur mon visage car c’est ce que j’adore faire. J’ouvre donc l’écoutille qui nous sépare de la station. Tout est bien pressurisé dans le sas. La porte s’ouvre côté station. Un flash crépite. C’est Andreï qui a pris une photo de mon passage dans la porte. Je dois être bien avec ma chevelure flottant en apesanteur… J’aurais du mes les attacher d’ailleurs. L’équipe de la station m’accueille. Je fais la bise à un homme aux cheveux grisonnants, à un blond assez svelte, et à une femme à la chevelure rousse. Le premier est un Allemand d’origine Bavaroise, Hans Mundzen, chercheur en microbiologie et passionné par l’étude des phénomènes électrostatiques en apesanteur. Le second est un français, Olivier de Robbick, chercheur en planétologie. Je serais assez curieuse de voir d’ailleurs son expérience de reconstitution en miniature d’un système solaire. La dernière enfin est une russe, Ekaterina Volda, climatologue et astronome. Après nous être salués, je demande :

« – Mais où est le quatrième de votre équipe ?

Ah, Xuan ! répondit Hans. Il est occupé à réparer la machine à café. Il n’en n’a pas pour longtemps.

La machine à café ?? m’exclamais-je.

Oui, c’est un élément vital de la vie à bord, hé hé.»

8 réponses sur “La Greffe Ultime – Chapitre 2”

  1. Merveilleux, j’ai dévoré ce chapitre, comme le précédent ^^
    C’est tellement detaillé et captivant, c’est futuriste et en meme temps ca a l’air tellement vrai et possible, tu as un don pour l’ecriture 😀
    Quand j’étais plus jeune, j’adorais dessiner des engins spatiaux, tu m’a donnée l’envie de m’y remettre, merci ^^.

  2. Bon ben voilà ! Lecture complète ! L’attente du décollage est très sympa. La mise en orbite très cool !
    En effet, le cerveau n’est pas le centre de tout. Des études récentes montrent que l’abdomen peut être considéré comme un second cerveau. Les occidentaux commencent à seulement comprendre ce que les extrême-orientaux ont compris depuis des millénaires sans scanner et tout le tralala et peut-être comprendront-ils aussi un jour ce qu’est la transidentité ? Allez ! Un peu de rêve (bis) !

    En tout cas, aller dans la famille de la donneuse, tu fais très fort ! 🙂

  3. Ne pas tenir compte du premier commentaire que j’ai posté sur cet article. J’ai fait ma blonde et pas lu en entier le premier chapitre. Je n’avais pas cliqué le « (lire la suite) ». Donc mon commentaire à propos de la transplantation tombe en désuétude. Oups !

  4. Je ne l’ai pas validé en effet, conformément à ta demande :). Faudra que je le supprime de la liste d’attente comme ça tu ne le verras pas non plus.

    Le coup de la famille de la donneuse, c’était pour ajouter un petit quelque chose à cette aventure, d’autant que cela permet d’expliquer certaines questions qu’on serait en droit d’avoir.

    Totalement d’accord avec toi concernant le « 2ème cerveau ». Et surprise de voir que c’est un peu ce que je voulais dire dans quelques passages du récit :).

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